Cheikh Abdelbaki BENZIANE 1855 – 1927

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Cheikh Abdelbaki est né un dimanche 11 Djumâdâ Al Ulâ de l’année 1274, correspondant à 1855 du calendrier grégorien, au douar Oulad Si Tahar de la commune d’Oued Djemaa (Relizane). Son père Ahmed était cadi dans la commune mixte de l’Hillil. Deux de ses oncles ont aussi exercé les mêmes fonctions dans la commune mixte de Zemmora. Orphelin dès son jeune âge, il grandit dans l’entourage familial de ses trois oncles. Ses premières études sont consacrées, comme le veut la tradition, à l’enseignement du Coran. Il quitte sa commune natale à l’âge de 12 ans pour aller suivre des études de littérature arabe et sciences islamiques à Relizane, dans la zaouïa du Cheikh Abdelkader Ben Adda al Bouabdelli, pour les continuer, par la suite, dans le Dahra chez le cheikh Al Maouloud ibn al Houssein Ach Chouaïbi, célèbre théologien formée à la prestigieuse Université d’al Azhar du Caire.  cheikh Abdelbaki a embrassé très tôt la voie mystique de ses ancêtres en s’initiant dans le soufisme auprès du cheikh al Hadj Mohammed ibn Ahmed al Azzaoui, connu sous le nom d’Al- Habri, dont la zaouïa, située au Maroc, est affiliée à l’ordre des Derkaoua. Le cheikh aurait accompli son troisième pèlerinage en 1888 en compagnie de ses disciples, notamment le cheikh Abdelbaki et le cheikh Al Hadj Mohammed Ben Yelles qui répandra la voie mystique à Tlemcen. A l’issue de ce voyage, il sera récompensé par son maître spirituel qui lui accordera la permission de fonder sa propre zaouia en 1889. Fasciné sans doute par le parcours exemplaire de l’Emir Abdelkader et son combat héroïque contre l’envahisseur,  cheikh Abdelbaki ne cessa de prêcher au milieu de ses adeptes la voie de Dieu et le sens du sacrifice pour la patrie. Sa zaouïa, à l’instar d’autres confréries religieuses de cette seconde moitié du XIXe siècle, n’affiche aucune alliance avec l’administration et prône la résistance à l’occupation coloniale.  Le cheikh se distingua par son engagement politique et son opposition acharnée au système colonial et le traitement injuste et humiliant infligé aux populations musulmanes.
Le cheikh Abdelbaki aurait été contacté par le cheikh Bouamama pour soulever les tribus du Tell oranais et les rallier au combat déjà engagé contre l’armée coloniale dans les territoires du Sud. En 1889, le cheikh s’était opposé à l’instauration de l’Etat civil indigène (loi du 23 mars 1882), voyant en cela une manœuvre colonialiste pour mieux contrôler  le peuple algérien. Il est accusé pour ses agitations contre l’ordre établi et l’incitation des tribus à la révolte.  Poussé à l’exil, vers 1890, au Maroc, puis dans les pays du Machraq, il laisse au douar natal sa femme Lalla Zineb et ses trois premiers enfants Ahmed Achadhili, Mohammed Al- Kahfi et Halima. Il va d’abord aux lieux saints pour accomplir le pèlerinage et visiter la Syrie, là où se trouve la tombe de l’Emir Abdelkader, à Damas.

A son retour au pays, il tente de déstabiliser le pouvoir établi en attisant les rivalités entre les puissances coloniales. C’est dans ce contexte qu’il en profitera, dans le courant de l’année 1899, pour se livrer à une propagande très active au profit des Anglais contre la France. Il sera sitôt incarcéré dans l’un des premiers pénitenciers indigènes créés par le régiment des Spahis à Bou-Khanéfis (à quelques kilomètres au Sud de Sidi Bel Abbes) où il sera maltraité et torturé. Il en sortira en 1903 après sa libération par le gouverneur général et son autorisation à rejoindre les siens à Oued Djemaa. Cela ne l’empêchera guère de continuer son combat en défiant l’autorité coloniale.

Malgré sa soumission à la surveillance et au contrôle de l’administration coloniale, le Cheikh Abdelbaki n’a toujours pas renoncé à son engagement politique. En 1911, il s’opposera, comme d’autres oulémas « libres », au projet de conscription obligatoire pour la population indigène. Cette dernière est censée être la « chair à canon » destinée aux champs de bataille pour une cause qui n’est pas la sienne. Le 3 août 1914, la guerre est déclarée par l’Allemagne à la France et à la Belgique. Accusé d’être l’auteur d’entrave apportée aux engagements militaires, le cheikh sera, de nouveau, arrêté le 6 octobre 1914 par l’autorité militaire et placé en détention à Saint Lucien, aujourd’hui Zahana. Il y restera jusqu’à ce qu’un groupe d’adeptes influents intervienne auprès de l’administration l’exhortant pour un allègement de ses conditions carcérales. Il sera alors, compte tenu de son âge avancé (plus de 60 ans) assigné à résidence à Oran dans un logement du boulevard Stalingrad,dans le quartier de Sidi El-Houari. L’influence du cheikh Abdelbaki gagnera pratiquement toute l’Oranie. Le parcours exceptionnel du marabout qui a jusque-là tenu tête à l’administration coloniale intéresse les intellectuels européens menant des activités de recherche sur l’Islam et sa culture dans le Maghreb. C’est dans ce cadre que le célèbre anthropologue arabisant Auguste Mouliéras, auteur de nombreux ouvrages dont le Maroc inconnu, se rapproche du cheikh  avec lequel il partage de longues discussions savantes. Au fil des temps, une confiance mutuelle s’installe entre les deux personnes qui, en plus, ont le même âge. Mouliéras, converti à l’islam, va jusqu’à lui assurer sa protection auprès de l’administration. Il l’aida à s’installer sur le site du Jardin Welsford pour y édifier sa demeure et sa zaouïa.

La première zaouïa d’Oran, ainsi construite sur les hauteurs du quartier de la Calère, accueille de nombreux fidèles venant de toute la région. En 1918, le cheikh reçoit Hadj Abdelkader Memchaoui (un de ses adeptes de Tlemcen), venu lui confier son neveu, le jeune Ahmed Messali qui devait embarquer pour être incorporé dans l’armée en France. Le passage du jeune Messali Ahmed à la zaouïa et sa protection par le cheikh a été, sans doute, déterminant pour forger sa personnalité. Il a appris auprès du cheikh, indépendamment de la pratique religieuse, le sens du sacrifice et de la liberté. Il sera, quelques années plus tard, le pionnier du mouvement national.

Durant les années 20, le cheikh a plus de 65 ans. Epuisé, il n’a, ni la force, ni les moyens d’affronter l’administration coloniale. Le restant de sa vie est pleinement consacré à la religion, notamment les pratiques soufies. C’est la voie privilégiée menant au salut et permettant à la société musulmane, en pleine déliquescence religieuse, de retrouver ses repères. C’est aussi un moyen pacifique de résister à l’occupation coloniale en affichant son attachement à ses origines arabo-musulmanes. L’influence du cheikh s’étend sur l’ensemble de la ville d’Oran dont la population, toutes religions confondues, est estimée à moins de 140 000 habitants.

Le nombre d’adeptes s’accroît de jour en jour. Bientôt, cinq autres zaouïas, implantées dans les quartiers musulmans de la ville, verront le jour. Le cheikh anime régulièrement et dans chacune des zaouïas des causeries religieuses suivies de séances de dhikr (sorte de prières, propre à la confrérie, récitées en chœur et destinées à procurer au fidèle la paix intérieure et le salut éternel dans l’au-delà). Des cérémonies grandioses sont organisées durant les fêtes religieuses notamment celle du Mawlid an Nabawî (naissance du Prophète) où les adeptes affluent de partout et se bousculent pour saluer le cheikh. Il est aussi, grâce au concours de ses plus proches disciples, autorisé à donner le vendredi des conférences à la mosquée du pacha.

Le cheikh Sidi Abdelbaki, ayant parfaitement accompli sa mission dans ce monde, est rappelé à Dieu le 15 février 1927, à l’âge de 72 ans. Il est enterré à Oran, dans sa zaouïa du Jardin Welsford. Il laisse à sa postérité un patrimoine d’une trentaine de zaouïas réparties à travers le territoire de l’Oranie, des écrits dont le manuel de l’adepte « Kitâb al Djawâhir » et un recueil de poèmes composés à la gloire de Dieu et son prophète. Sa zaouïa du Jardin Welsford accueillera plus tard les militants de la cause nationale. C’est dans son enceinte que sera créée la section de l’OS d’Oran par son fils Si Hocine (Conseiller municipal représentant le PPA/MTLD à la mairie d’Oran), Ahmed Zabana,uillotine) et Hadj Benalla. La zaouïa aurait servi aussi de refuge aux responsables de l’organisation (Hocine Aït Ahmed, Ahmed Benbella et autres) pour préparer l’attaque de la grande poste d’Oran et de cache pour l’armement acheté par les fonds dérobés.

Sa descendance a relevé le défi en continuant le combat engagé contre l’envahisseur. De cette descendance qui a rejoint les militants de la cause nationale, après le déclenchement de Révolution du 1er novembre 1954 par le FLN, quatre fils et petits-fils du cheikh sont tombés au champ d’honneur durant la guerre de libération nationale (1954 – 1962).

 

 

 

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